26.07.2009
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Elle : Le féminin dans tous ses ébats
Ça se passe dans la salle d’attente de mon ophtalmo ; je patiente en attendant de me soumettre à l’examen dit du "champ visuel", parce que je souffre d’un problème d’hypertension oculaire. Déjà, songé-je pour faire passer le temps invariablement plus long que prévu, avoir l’œil hyper tendu quand on est chroniqueuse Arrêt sur images, ça ressemble un peu à une maladie professionnelle, voire un syndrome d’époque en plein cœur de notre hypermodernité saturée d’images – sauf que je sais que chez moi c’est juste héréditaire et que je suis bien la fille de mon père.
Le combat continue, donc, et Elle assure son rôle de vigie, démasquant les grands méchants sexistes, épaulant les femmes universitaires dans leur combat contre la végétalisation décorative du féminin (l’éternel devenir plante verte), et je peux vaquer tranquille à d’autres combats. "Pour ne pas chasser sur les plates-bandes libidineuses de celui qu’elles fustigent, les intellectuelles italiennes se sont contentées de réclamer aux femmes de dirigeants une action uniquement publique. Nulle ingérence dans leur vie privée, contrairement à ce qui s’est passé en mai dernier au Kenya où une coalition d’ONG féminines avait incité les femmes du pays à faire la grève du sexe pendant une semaine. Soutenues par Ida Raila Odinga, l’épouse du Premier ministre kényan, elles estimaient que, compte tenu de la situation économique catastrophique de leur pays, les hommes politiques ne devraient pas avoir de temps à consacrer aux plaisirs de la chair. (…) Résultat ? Le débat a fait rage dans l’ensemble du pays et, surtout, le Premier ministre et le Président, qui se faisaient la gueule depuis plusieurs mois, se sont rencontrés trois fois dans la semaine. Et pas pour parler de leur vie de couple".
La grève du sexe : souvenir d'aristophane
Là, mes yeux hyper tendus font une drôle de pause rêveuse où le cristallin tout à coup s’amollit : la grève du sexe, ce n’est pas nouveau...
Je ne sais pas exactement ce qu’il en est du droit des femmes au Kenya, mais pour l’Occident, officiellement, cela fait plusieurs décennies que la conjugalité n’est plus l’organisation d’une subordination contractuelle, et que le "service" sexuel est considéré comme réciproque. Parce que, si j’ai bien suivi, on a établi que les femmes étaient des sujets, qu’elles avaient du désir, qu’il était, si si, aussi légitime que celui des hommes, et qu’elles pouvaient, ô insondable mystère, éprouver quelque plaisir à le satisfaire avec leur partenaire.
remember Lars von Trier
| Je dis ça, mais en même temps je vois bien que ce n’est pas si simple, et me revient le souvenir de ce que j’ai entendu à propos du film de Lars Von Trier, Antichrist, qui se coltinait tout ça avec beaucoup d’audace, et qui s’en est pris plein la gueule... "Film macho !", a-t-on hurlé partout, par exemple par ici, chez Beigbeder dans une émission qu’on m’a pourtant assuré être la meilleure dans son genre en ce moment (c’est dire le niveau de l’époque médiatique en matière de critique cinéma)… | ![]() |
![]() | Macho ? Un film qui raconte comment une jeune femme, ayant entrepris une thèse sur la persécution des femmes pendant les procès en sorcellerie du Moyen-Age, est devenue folle peu à peu, incorporant le discours des bourreaux au point de se convaincre de sa propre souillure ontologique ; est devenue folle plus encore, quand son enfant est mort, tombé par la fenêtre pendant qu’elle baisait goulûment avec son homme ; est devenue folle au point de tenter de le mettre à mort, son homme, lui son nouveau bourreau l’assujettissant jour après jour dans sa rhétorique mi-psychiatrique, mi-hypnotique, mais toujours indiscutablement dominante. |
| Antichrist, c’est donc l’histoire d’une femme assujettie au discours masculin, qui s’y autodétruit complètement, offerte en holocauste à la culpabilité dont on l'a convaincue, et c’est tout le contraire d’un film macho - ou alors c’est un film aussi cruel aux hommes qu’aux femmes comme genres, et il faut inventer un nouveau mot. Mais c’est dégueulasse entend-on encore, c’est gore, qu’elle se coupe le clito avec un vieux ciseau rouillé, face caméra, et en gros plan. | ![]() |
Oui, c’est dégueulasse, et ce qu’elle fait là s’appelle une excision, pratique encore courante en de plus ou moins lointaines contrées, qui fait signe métonymique pour la répudiation (le mot est trop faible) du désir et du plaisir féminins: ce qu’on abroge, en privant les femmes de cet organe, c’est bien sûr leur condition de sujet sexuel. Lars Von Trier met sa caméra bien en face de ce geste-là que personne n’a envie de regarder, et nous montre le sommet de l’horreur : que la femme endosse le délire persécutif de l’homme et prend en charge elle-même la mutilation que la culture phallocrate lui impose de toute éternité. Dans le film elle s’appelle She, ça veut dire Elle, comme Elle, le magazine, qui fait comme elle.
Elle, She, même combat ?
Car il faut dire la suite, du féminin (le magazine) : passé l’édito qui accomplit son petit devoir de p(r)ose féministe bon chic bon genre (avec quand même cette histoire de grève du sexe qui fait un peu question), c’est parti pour 120 pages de girlitude décérébrante où, il est essentiellement question de "style"...
La préoccupation devient nettement autoritaire dans la rubrique "Elle Info People", qui entreprend de "décrypter" (sic) le "bon style de l’été" - mesure-t-on la suave violence tapie dans ce petit adjectif inoffensif et comme le "bon" style implique nécessairement qu’il y en ait des "mauvais", qui nous font déchoir de notre si désirable condition féminine, et qu’on aperçoit au détour d’une question – "qui ose encore prendre l’avion en jogging sous prétexte que c’est confortable ?" - non mais c’est vrai, qui ose ?! Et ça continue, de page en page, "parce qu’il suffit de sangler à outrance n’importe quelle petite cotonnade fleurie pour épater la galerie" (il y faut de l'outrance, notez bien, et que la ceinture fasse entrave comme le corset accomplissait son office), avec toutes les réponses à nos existentielles questions ("comment faire durer son vernis ?", arrrgh, oui, comment donc), ponctuées d’interviews décisives avec des personnalités influentes comme Pauline Lefèvre, la miss météo de Canal +, dont je ne vous livre ici que les savoureuses prémisses :
- ELLE : "Quel est le secret pour être sexy sur une plage ? "
- Pauline Lefèvre : "Assumer son maillot"
- ELLE : "Quel est le secret pour ne pas l’être du tout ?"
- Pauline Lefèvre : "Le poil qui dépasse du cuissot".
Ah, le poil du maillot, c’est quand même la grande question de l’été, une obsession, au point que le magazine, qui l’éradique partout où il peut, doit nous faire la leçon en rétropédalage, au cœur d’un test – "Allez vous passer un super été ?" - dont les conditions de réalisation tiennent dans des consignes relativement élémentaires : "Même si tu n’as que ça à faire, tu ne passes pas l’été sur la plage à te moquer : 1) des maillots nases, 2) Des femmes mal épilées "– ah ben faudrait savoir.
Ben oui, faudrait savoir. Le problème du féminin (le magazine, et le reste) c’est cette putain de contradiction, si j’ose dire, qui consiste à dire page 1 : Ne nous traitez pas comme des putes, et pages 2 à 124 : Laissez-nous le faire nous-mêmes. De page en page, nous (les femmes) serons ces purs objets, soignés, lissés, épilés, entravés...
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... et les photos "de mode", prétendant nous faire désirer telle chemise ou telle longue robe en soie frangée, nous ferons surtout désirer l’exquise beauté du téton soigneusement offert au soleil entre les franges... | ![]() |
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...et de la fesse promise la douce rotondité.
Photos érotiques en diable nous plaçant - nous, les femmes - toujours au lieu du désirable, jamais du désirant (ou alors nous désirant nous-mêmes, comme s’il était impensable que le masculin puisse aussi être objet du désir). |
Tout ça au demeurant, étant très joli, fait de nous des choses magnifiques, certes, mais des choses essentiellement, sujets d’aucun désir, en tout cas hétéro, ni d’aucune conscience de quoi que ce soit - comme en témoigne tel passage du test déjà cité : "tu parviens à faire croire à tout ton groupe que le matin, toi tu lis les journaux. Et tu files à la maison de la presse. Et jamais personne ne se rend compte que ce petit manège, ça veut juste dire que tu cours acheter Libé pour le cahier vacances, Ouest France pour savoir si Alain Barrière est encore de ce monde, et Voici bien sûr, (bien sûr) en cas que soudainement Angelina brade Pitt".
Et, bien sûr, je les entends déjà, à la rédaction de Elle, se défendre : mais c’est du second degré, oh l’autre, comme elle se prend au sérieux, si on peut plus rigoler. Si, bien sûr, on peut rigoler, y a des tas de trucs hyper drôles qui me font marrer - tiens le film Beaux gosses (Riad Satouf) par exemple, je m’y suis vraiment poilée si j'ose dire, encore que quand j’y songe, cette manière de montrer tranquillement de très jeunes gars assumant d’ineffables et parfois collectives séances de branlette, alors que la chose est strictement inconcevable du côté des filles du même âge, est-ce que vraiment c'est si drôle ?- enfin bref pour en revenir à Elle, les vieux clichés sur le féminin-pétasse, même mis au goût du jour dans une langue qui veut faire djeune, suis pas sûre qu’ils soient bien à leur place après la tirade du début sur le sexisme qu’il faut dégommer partout.
Alors entendons-nous bien : je n’ai pas de problème avec la mode, je ne déteste pas m’adonner à quelques préoccupations esthétiques quand je m’attife, et je goûte qu’on se rende beau et désirable – la chose valant pour les hommes comme pour les femmes, réciprocité que le magazine féminin ignore d’ailleurs superbement. Mais j’ai un petit problème avec les contradictions logiques et les lieux d’énonciation antiphrastiques. Que Elle s’adresse à la pouffe en nous, why not, mais alors qu’Elle ne prenne pas la pose de la féministe effarouchée qui combat ardemment ce sexisme qu’Elle distille semaine après semaine. Et qu’on soit logique enfin : si le film de Lars Von Trier est insupportable de machisme parce qu’il montre une femme prenant en charge sa propre aliénation, alors brûlons Elle au bûcher de ce procès. Ses rédactrices nieront, elles hurleront par dessus les flammes, mais je continuerai de l’affirmer d’autant plus haut et fort que mon ophtalmo vient de m’annoncer triomphalement que mon champ visuel est parfaitement normal : à travers ces beautés de papier glacé offrant des objets à des objets, ce que je vois dans leur canard n’est guère plus que l’exhibition d’une interminable, une insupportable, une impardonnable excision.













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