26.07.2009

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Ca me parle bien. J'ai envie de partager. Je suis abonnée et vous pas: je partage.
Je n'ai sûrement pas le droit...
Alors évidemment c'est pas joli, il n'y a pas les photos de Elle qui soulignent l'article de Judith Bernard mais c'est intelligent, je trouve.
Et j'aime bien quand c'est intelligent.
chronique le 09/07/2009 par Judith Bernard

 

Elle : Le féminin dans tous ses ébats

Promenade épilée dans le magazine féminin, entre Aristophane et Lars von Trier

Contenu reconnu d'Utilité Publique

Ça se passe dans la salle d’attente de mon ophtalmo ; je patiente en attendant de me soumettre à l’examen dit du "champ visuel", parce que je souffre d’un problème d’hypertension oculaire. Déjà, songé-je pour faire passer le temps invariablement plus long que prévu, avoir l’œil hyper tendu quand on est chroniqueuse Arrêt sur images, ça ressemble un peu à une maladie professionnelle, voire un syndrome d’époque en plein cœur de notre hypermodernité saturée d’images – sauf que je sais que chez moi c’est juste héréditaire et que je suis bien la fille de mon père.


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Et voici que dans mon champ visuel apparaît la couve de Elle, que je ne lis, comme vous tous (?), qu’en ces circonstances un tantinet déstabilisantes et sous la contrainte de l’ennui légèrement anxieux des cabinets médicaux...

 

Ah, Elle ! Elle dont maman m’a dit le rôle essentiel que le magazine a joué à l’heure de l’émancipation des femmes, Elle qui n’a pas oublié sa vocation féministe et m’accueille en première page avec un édito de la plus belle tradition : "Carla Sarkozy, Michelle Obama, Svetlana Medvedev, Sarah Brown et consoeurs bouderont-elles le prochain G8 ? (…) Refuseront-elles de jouer les jolies plantes vertes pendant que leurs dirigeants de maris débattront autour de Silvio Berlusconi ? En tout cas, c’est ce que leur demande un pétition (7000 signatures en trois jours) lancée par quatre universitaires italiennes. Une manière de protester contre les discours sexistes du sémillant et consternant président du conseil italien et contre son goût exubérant pour les jeunes femmes mineures ou tarifées".

Le combat continue, donc, et Elle assure son rôle de vigie, démasquant les grands méchants sexistes, épaulant les femmes universitaires dans leur combat contre la végétalisation décorative du féminin (l’éternel devenir plante verte), et je peux vaquer tranquille à d’autres combats. "Pour ne pas chasser sur les plates-bandes libidineuses de celui qu’elles fustigent, les intellectuelles italiennes se sont contentées de réclamer aux femmes de dirigeants une action uniquement publique. Nulle ingérence dans leur vie privée, contrairement à ce qui s’est passé en mai dernier au Kenya où une coalition d’ONG féminines avait incité les femmes du pays à faire la grève du sexe pendant une semaine. Soutenues par Ida Raila Odinga, l’épouse du Premier ministre kényan, elles estimaient que, compte tenu de la situation économique catastrophique de leur pays, les hommes politiques ne devraient pas avoir de temps à consacrer aux plaisirs de la chair. (…) Résultat ? Le débat a fait rage dans l’ensemble du pays et, surtout, le Premier ministre et le Président, qui se faisaient la gueule depuis plusieurs mois, se sont rencontrés trois fois dans la semaine. Et pas pour parler de leur vie de couple".

La grève du sexe : souvenir d'aristophane


Là, mes yeux hyper tendus font une drôle de pause rêveuse où le cristallin tout à coup s’amollit : la grève du sexe, ce n’est pas nouveau...

... et Elle s’en souvient aussi, qui évoque quelques lignes plus loin la pièce d’Aristophane, Lysistrata, où pareillement les gonzesses avaient entrepris une grève du sexe afin d’arrêter la guerre entre Athènes et Sparte.

Ici, une illustration de Norman Lindsay picto

Sous la plume d’un mec, et d’un mec de l’antiquité grecque, civilisation peut-être la plus misogyne de toute l’histoire de l’Occident (rappelons que le brave Aristophane écrivait pour une assemblée strictement masculine, puisque les femmes n’avaient pas le droit d’assister aux représentations théâtrales, pas la peine de toutes façons elles n’avaient pas encore d’âme et ne servaient qu’à faire les enfants) je trouvais l’idée drôle, efficace, et raccord avec son temps.


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Mais venant de femmes d’aujourd’hui j’ai plus de mal : le référent de la grève pour moi, c’est la grève du salarié pour faire pression sur son employeur. Dans un rapport de subordination contractuelle, le gréviste suspend l’exécution du contrat par la cessation du travail – le seul moyen à sa disposition pour contraindre son patron à infléchir ses choix.

picto Toujours par Norman Lindsay...

Si l’on transpose au rapport sexuel ça fait quand même bizarre de considérer la relation conjugale comme un rapport de subordination, plus ou moins contractuel, et la sexualité comme le travail, ou le service, que les femmes doivent aux hommes contre une rémunération plus ou moins symbolique (mais laquelle ?) – si cette interprétation de la conjugalité pouvait avoir quelque pertinence pendant les deux millénaires qui ont tenu les femmes pour des objets, il me semble qu’aujourd’hui la donne a un peu changé.

Je ne sais pas exactement ce qu’il en est du droit des femmes au Kenya, mais pour l’Occident, officiellement, cela fait plusieurs décennies que la conjugalité n’est plus l’organisation d’une subordination contractuelle, et que le "service" sexuel est considéré comme réciproque. Parce que, si j’ai bien suivi, on a établi que les femmes étaient des sujets, qu’elles avaient du désir, qu’il était, si si, aussi légitime que celui des hommes, et qu’elles pouvaient, ô insondable mystère, éprouver quelque plaisir à le satisfaire avec leur partenaire.

remember Lars von Trier

Je dis ça, mais en même temps je vois bien que ce n’est pas si simple, et me revient le souvenir de ce que j’ai entendu à propos du film de Lars Von Trier, Antichrist, qui se coltinait tout ça avec beaucoup d’audace, et qui s’en est pris plein la gueule... "Film macho !", a-t-on hurlé partout, par exemple par ici, chez Beigbeder dans une émission qu’on m’a pourtant assuré être la meilleure dans son genre en ce moment (c’est dire le niveau de l’époque médiatique en matière de critique cinéma)… Antichrist
Antichrist2

Macho ? Un film qui raconte comment une jeune femme, ayant entrepris une thèse sur la persécution des femmes pendant les procès en sorcellerie du Moyen-Age, est devenue folle peu à peu, incorporant le discours des bourreaux au point de se convaincre de sa propre souillure ontologique ; est devenue folle plus encore, quand son enfant est mort, tombé par la fenêtre pendant qu’elle baisait goulûment avec son homme ; est devenue folle au point de tenter de le mettre à mort, son homme, lui son nouveau bourreau l’assujettissant jour après jour dans sa rhétorique mi-psychiatrique, mi-hypnotique, mais toujours indiscutablement dominante.

Antichrist, c’est donc l’histoire d’une femme assujettie au discours masculin, qui s’y autodétruit complètement, offerte en holocauste à la culpabilité dont on l'a convaincue, et c’est tout le contraire d’un film macho - ou alors c’est un film aussi cruel aux hommes qu’aux femmes comme genres, et il faut inventer un nouveau mot. Mais c’est dégueulasse entend-on encore, c’est gore, qu’elle se coupe le clito avec un vieux ciseau rouillé, face caméra, et en gros plan.

Antichrist3

Oui, c’est dégueulasse, et ce qu’elle fait là s’appelle une excision, pratique encore courante en de plus ou moins lointaines contrées, qui fait signe métonymique pour la répudiation (le mot est trop faible) du désir et du plaisir féminins: ce qu’on abroge, en privant les femmes de cet organe, c’est bien sûr leur condition de sujet sexuel. Lars Von Trier met sa caméra bien en face de ce geste-là que personne n’a envie de regarder, et nous montre le sommet de l’horreur : que la femme endosse le délire persécutif de l’homme et prend en charge elle-même la mutilation que la culture phallocrate lui impose de toute éternité. Dans le film elle s’appelle She, ça veut dire Elle, comme Elle, le magazine, qui fait comme elle.


Elle, She, même combat ?

Car il faut dire la suite, du féminin (le magazine) : passé l’édito qui accomplit son petit devoir de p(r)ose féministe bon chic bon genre (avec quand même cette histoire de grève du sexe qui fait un peu question), c’est parti pour 120 pages de girlitude décérébrante où, il est essentiellement question de "style"...


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Le style, ce n’est pas l’homme (Buffon s’est trompé) ; c’est la femme, et il n’y a que ça qui l’intéresse.

Ça démarre avec Michael Jackson, le "King du style"...

picto avec photos de défilés de mode à l’appui pour illustrer son influence sur les grands créateurs de mode.

 

 

 

Et quel que soit le sujet, ce sera la question : le style. Sarkozy et Carla, le couple Pompidou ? Toute la différence est dans "le style" (vestimentaire, s'entend). Farrah Fawcett? Personne n'a "mieux porté le mini-short en satin rouge". Le concert de Britney Spears? La chanteuse apparaît "munie d'un mini-short, de grandes bottes et d'un fouet".

 

La préoccupation devient nettement autoritaire dans la rubrique "Elle Info People", qui entreprend de "décrypter" (sic) le "bon style de l’été" - mesure-t-on la suave violence tapie dans ce petit adjectif inoffensif et comme le "bon" style implique nécessairement qu’il y en ait des "mauvais", qui nous font déchoir de notre si désirable condition féminine, et qu’on aperçoit au détour d’une question – "qui ose encore prendre l’avion en jogging sous prétexte que c’est confortable ?" - non mais c’est vrai, qui ose ?! Et ça continue, de page en page, "parce qu’il suffit de sangler à outrance n’importe quelle petite cotonnade fleurie pour épater la galerie" (il y faut de l'outrance, notez bien, et que la ceinture fasse entrave comme le corset accomplissait son office), avec toutes les réponses à nos existentielles questions ("comment faire durer son vernis ?", arrrgh, oui, comment donc), ponctuées d’interviews décisives avec des personnalités influentes comme Pauline Lefèvre, la miss météo de Canal +, dont je ne vous livre ici que les savoureuses prémisses :

- ELLE : "Quel est le secret pour être sexy sur une plage ? "

- Pauline Lefèvre : "Assumer son maillot"

- ELLE : "Quel est le secret pour ne pas l’être du tout ?"

- Pauline Lefèvre : "Le poil qui dépasse du cuissot".

Ah, le poil du maillot, c’est quand même la grande question de l’été, une obsession, au point que le magazine, qui l’éradique partout où il peut, doit nous faire la leçon en rétropédalage, au cœur d’un test – "Allez vous passer un super été ?" - dont les conditions de réalisation tiennent dans des consignes relativement élémentaires : "Même si tu n’as que ça à faire, tu ne passes pas l’été sur la plage à te moquer : 1) des maillots nases, 2) Des femmes mal épilées "– ah ben faudrait savoir.

Ben oui, faudrait savoir. Le problème du féminin (le magazine, et le reste) c’est cette putain de contradiction, si j’ose dire, qui consiste à dire page 1 : Ne nous traitez pas comme des putes, et pages 2 à 124 : Laissez-nous le faire nous-mêmes. De page en page, nous (les femmes) serons ces purs objets, soignés, lissés, épilés, entravés...

 

 

 

 

... et les photos "de mode", prétendant nous faire désirer telle chemise ou telle longue robe en soie frangée, nous ferons surtout désirer l’exquise beauté du téton soigneusement offert au soleil entre les franges...

Elletéton
Ellecul

 

 

 

 

 

 

 

...et de la fesse promise la douce rotondité.

 

 

 

Photos érotiques en diable nous plaçant - nous, les femmes - toujours au lieu du désirable, jamais du désirant (ou alors nous désirant nous-mêmes, comme s’il était impensable que le masculin puisse aussi être objet du désir).

Tout ça au demeurant, étant très joli, fait de nous des choses magnifiques, certes, mais des choses essentiellement, sujets d’aucun désir, en tout cas hétéro, ni d’aucune conscience de quoi que ce soit - comme en témoigne tel passage du test déjà cité : "tu parviens à faire croire à tout ton groupe que le matin, toi tu lis les journaux. Et tu files à la maison de la presse. Et jamais personne ne se rend compte que ce petit manège, ça veut juste dire que tu cours acheter Libé pour le cahier vacances, Ouest France pour savoir si Alain Barrière est encore de ce monde, et Voici bien sûr, (bien sûr) en cas que soudainement Angelina brade Pitt".

Et, bien sûr, je les entends déjà, à la rédaction de Elle, se défendre : mais c’est du second degré, oh l’autre, comme elle se prend au sérieux, si on peut plus rigoler. Si, bien sûr, on peut rigoler, y a des tas de trucs hyper drôles qui me font marrer - tiens le film Beaux gosses (Riad Satouf) par exemple, je m’y suis vraiment poilée si j'ose dire, encore que quand j’y songe, cette manière de montrer tranquillement de très jeunes gars assumant d’ineffables et parfois collectives séances de branlette, alors que la chose est strictement inconcevable du côté des filles du même âge, est-ce que vraiment c'est si drôle ?- enfin bref pour en revenir à Elle, les vieux clichés sur le féminin-pétasse, même mis au goût du jour dans une langue qui veut faire djeune, suis pas sûre qu’ils soient bien à leur place après la tirade du début sur le sexisme qu’il faut dégommer partout.

Alors entendons-nous bien : je n’ai pas de problème avec la mode, je ne déteste pas m’adonner à quelques préoccupations esthétiques quand je m’attife, et je goûte qu’on se rende beau et désirable – la chose valant pour les hommes comme pour les femmes, réciprocité que le magazine féminin ignore d’ailleurs superbement. Mais j’ai un petit problème avec les contradictions logiques et les lieux d’énonciation antiphrastiques. Que Elle s’adresse à la pouffe en nous, why not, mais alors qu’Elle ne prenne pas la pose de la féministe effarouchée qui combat ardemment ce sexisme qu’Elle distille semaine après semaine. Et qu’on soit logique enfin : si le film de Lars Von Trier est insupportable de machisme parce qu’il montre une femme prenant en charge sa propre aliénation, alors brûlons Elle au bûcher de ce procès. Ses rédactrices nieront, elles hurleront par dessus les flammes, mais je continuerai de l’affirmer d’autant plus haut et fort que mon ophtalmo vient de m’annoncer triomphalement que mon champ visuel est parfaitement normal : à travers ces beautés de papier glacé offrant des objets à des objets, ce que je vois dans leur canard n’est guère plus que l’exhibition d’une interminable, une insupportable, une impardonnable excision.

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